Les Roms à titre de ballon d'essai ? (article paru dans Partisan, n° 177, mai 2003)


    30 août 2002, Nicolas Sarkozy rencontre à Bucarest le premier ministre
roumain avec en perspective l'adhésion de la Roumanie à l'Union européenne.
Après débat confidentiel sur le statut des sans-papiers, ce pays obtient son
label de garantie «démocratique", en particulier pour ce qui est du respect
des droits des minorités nationales.

    Les Roms de Roumanie
    Mais il y a loin du discours à la réalité. Le fait est que la population Rom
de Roumanie est persécutée et opprimée dans son pays même, ne pouvant
obtenir travail, logement, et même éducation des enfants. La réalité, c'est
le racisme à l'état brut de 80% de la population roumaine face à des gens
ayant subi des siècles d'esclavage, avant le génocide nazi (entre 250 000 et
500 000 morts sur 700 000 dans les camps d'extermination aux côtés des
Juifs). D'où la fuite, non de la misère, mais de la persécution, avec un
objectif, un espoir : permettre aux enfants d'aller à l'école pour échapper
à un destin d'oppression.
    Depuis 2002, les Roms peuvent théoriquement circuler librement dans l'espace
Schengen avec un visa de trois mois. Entre 3000 et 4500 (ce n'est pas
véritablement une "invasion" comme certains aiment à le faire croire)
d'entre eux sont arrivés en région parisienne fuyant la persécution. Rejetés
en France comme en Roumanie, ils s'installent dans des squats, vivent de
petits boulots et de mendicité. Notons en passant qu'il ne s'agit pas de
gens du voyage, mais de réfugiés ignorés, sédentaires en Roumanie, plus ou
moins en règle, plus ou moins sans papiers selon les aléas des
réglementations, des visas et des municipalités rencontrées.

    L'offensive municipalo-Sarkozienne
3 Décembre 2002 : expulsion brutale des Roms de Choisy le Roi
7 mars 2003 : expulsion des Roms d'Achères
20 mars 2003 : tentative d'expulsion à la pelleteuse des Roms de Montreuil
par la mairie. Echec.
27 mars 2003 : expulsion des Roms de Saint-Denis La Briche
14 Avril 2003 : expulsion des Roms de Montreuil par la préfecture
25 Avril 2003 : la mairie d'Argenteuil "nettoie" un camp de Roms à la
pelleteuse
28 Avril 2003 : expulsion des Roms de Saint-Denis l'Industrie
La chasse aux Roms ne date pas de 2002, c'est une constante depuis des
décennies. Ce qui est nouveau, c'est l'offensive généralisée et organisée
contre les Roms, menée de concert par les gouvernements, les préfectures et
les municipalités.

    L'offensive du gouvernement français et des préfectures, c'est de s'attaquer
au maillon faible des populations sans-papiers à l'heure de l'élargissement
de l'Europe aux pays de l'Est. Il faut mettre en place des procédures,
élaborer des tactiques pour prévenir l'arrivée de populations pauvres et
démunies. Car si l'Europe à 25 est celle du capital et de Schengen, ce n'est
nullement l'Europe de la libre circulation des travailleurs. En s'attaquant
à des populations démunies et isolées (y compris dans leur propre pays), on
teste la résistance et les moyens de s'y opposer. En particulier, tout ce
qui a trait à la criminalisation des squats, des campements illégaux est
déjà et va être renforcé. Manifestement l'enjeu est d'importance et dépasse
largement les quelques centaines de personnes concernées. Ainsi, à Mulhouse,
des Kurdes faisant la grève de la faim et campant face à la Mairie ont
également été violemment expulsés et réprimés.
    Il faut savoir que les expulsions des Roms (à Choisy, à Montreuil) ont eu
lieu avec une violence digne des rafles du régime de Vichy : séparation des
hommes et des femmes, fouilles des enfants (et même un bébé), expulsion en
urgence vers la Roumanie de quelques personnes, dont certaines en règle avec
un visa autrichien de trois mois, ou une femme dont l'enfant est né en
France, ce qui est parfaitement illégal
Les expulsions des Roms ont valeur de test. Dans un contexte très
défavorable, tout échec gouvernemental, tout grain de sable prendrait un
sens plus large, serait signe d'encouragement pour tous les sans-papiers.

    Le gouvernement roumain n'est pas en reste. Pour donner toutes garanties à
l'Europe du capital, il s'empresse de confisquer pour cinq ans le passeport
de ses ressortissants expulsés d'un autre pays... suivez mon regard.
Expulsés de France, les Roms sont bloqués cinq ans, soumis au racisme et aux
persécutions, quand ce n'est pas la prison, ou alors voués à la
clandestinité complète.

    Les municipalités en rajoutent une louche bien épaisse. Saint-Denis,
Montreuil, Choisy le Roi, Stains, Argenteuil, des mairies PC, qui veulent
parfois se donner une image "progressiste". Des mairies qui jouent à fond la
carte de la xénophobie, mettent de l'huile sur le feu concernant les
relations avec le voisinage, demandent l'expulsion à la préfecture, refusent
d'assurer le minimum d'hygiène (eau, sanitaires, enlèvement des ordures) et
réussissent à se gargariser de la scolarisation des enfants, alors qu'elle
est obligatoire par la loi, et de plus arrachée par le travail des
associations !
    A Montreuil, l'élu du quartier a été d'un cynisme absolu, répondant au
Comité de Soutien (dont nombre de militants hébergent des Roms en urgence),
qu'il n'a qu'à revenir dans six mois, et que tant qu'il n'y a pas 5000
personnes dans la rue, ça ne compte pas. Lors des législatives partielles de
mars dernier les bureaux de vote du quartier ont été les seuls de la commune
où les voix du FN se sont reportés sur le maire PC JP. Brard au deuxième
tour (et non sur le candidat de droite), suite à la campagne musclée du
candidat sur le thème de l'expulsion. Quant au journal de la Mairie, il
multiplie les mensonges intéressés.
    A Saint-Denis, P. Braouezec, organisateur du futur Forum Social Européen, a
demandé l'expulsion, et n'a pas hésité à faire campagne sur ce thème auprès
du voisinage.
    Tous pourtant, dans un discours réservé aux médias, ne jurent que "dignité"
de ces populations, en appellent au règlement "régional", "national", voire
"européen" du problème des Roms. En gros, suivant la vieille tradition
xénophobe du PC : "Pas question ici, ailleurs on veut bien !". Mais qui fait
donc le lit du FN, sur la préférence nationale appliquée au niveau de la
commune ?
    On retrouve quelques années après exactement les mêmes arguments avancés
pour détruire le foyer de Vitry en 1980, ou celui de la Nouvelle France en
1996, déjà à Montreuil, déjà avec le même maire...
Notons quand même que d'autres municipalités (y compris PC) ont refusé de
demander l'expulsion : Achères, Fontenay sous Bois, L'Ile Saint-Denis par
exemple montrant ainsi que même dans la société actuelle, la préférence
nationale et la xénophobie ne sont pas "malheureusement imposées" par la
situation...
    Les difficultés du soutien
    C'est à Montreuil que le soutien aux Roms est le mieux organisé. Depuis un
an, un gros travail de terrain, essentiellement humanitaire avait permis de
stabiliser et d'améliorer la situation du squat dans un ancien bâtiment du
Ministère de l'Agriculture (qui ne s'en était d'ailleurs pas ému, bien
qu'informé). Eau, sanitaires, EDF pris en charge par les Roms eux-mêmes,
soins, scolarisation des enfants à l'école du quartier dans une classe
non-francophone ouverte à cet effet, avec l'appui de l'ensemble de l'équipe
enseignante, tout donnait l'impression qu'on allait tant bien que mal
arriver à une solution, à l'image de la commune voisine de Fontenay sous
bois.
    Mais l'énergie des militants (fort peu nombreux au départ), des libertaires,
des Verts, de la LCR, des protestants a été accaparée par ce lourd travail.
Peu a été fait au niveau politique, pour contrer l'offensive de la Mairie
dans la population, pour informer et dénoncer les mensonges, pour établir un
rapport de forces politique.
    Le maire est un autocrate terrible, connu pour l'expulsion de la Nouvelle
France, la censure du festival du film palestinien au cinéma de la ville, et
il n'y a pas d'opposition structurée et offensive. Certes, les Verts, la LCR
et Lutte Ouvrière font des bons scores électoraux sur Montreuil, mais pas de
campagne politique d'opposition digne de ce nom, qui appelle un chat un
chat, dénonce publiquement et en appelle à la population dans les quartiers
et les cités.

    L'expulsion a un peu pris tout le monde de court, et c'est alors seulement
que la lutte a véritablement commencé, avec toutes ses contradictions mal
réglées :
    . Contradictions entre Roms qui ne sont pas dans la même situation légale et
n'ont pas le même objectif (de simplement récupérer le passeport pour
repartir en Roumanie, à ceux qui veulent rester "jusqu'à la mort").
    . Contradiction entre les Roms qui n'ont pas le choix, rejetés dans leur
pays et en France, coincés par la situation et le Comité de Soutien qui
apparaît comme le seul espoir auquel on s'en remet totalement.
    . Difficultés particulières aux Roms, qui à la différence des autres
secteurs de sans-papiers, ne sont pas insérés dans des relations de
solidarité nationale ou de travail. Les Roms sont seuls, ne travaillent
pas...
    . Contradictions avec la population où tous les préjugés à l'égard des Roms
ressortent, attisés par la Mairie (ils sont sales, ils sont voleurs, ils
prostituent leurs enfants, ils nous dérangent...) toutes choses parfaitement
fausses par ailleurs.
    . Contradiction entre l'urgence humanitaire qui conduit les militants à
héberger des familles Roms entières pour qu'elles ne restent pas à la rue
(et toutes les difficultés de cohabitation et d'individualisation que cela
amène), et le nécessaire combat collectif et politique.
    . Contradiction entre ceux des militants de soutien qui privilégient les
pressions institutionnelles sur la Mairie, les partis, les institutions
caritatives et ceux qui privilégient l'information à la population et le
rapport de forces populaires.
    . Contradiction entre le faible niveau d'organisation et la nécessité de la
riposte à la violence de l'attaque subie de la part de l'appareil d'Etat.
Etc.

Paradoxalement, malgré toutes ces difficultés, le Comité de soutien s'est
renforcé après l'expulsion. L'avenir reste à écrire !
Libre circulation de tous les travailleurs ! Des papiers pour les sans-papiers !
Des maisons, pas des avions !