Le Parisien, dimanche 27juillet 2003
L'échec du retour des Roms en Roumanie Un an après les accords conclus entre Paris et Bucarest, les Tsiganes roumains, expulsés ou rentrés volontairement dans leur région d'origine, ont retrouvé une misère pire que celle de leurs squats d'Ile-de-France. Reportage. Timisoara (Roumanie)
UNE ÉQUIPE de Médecins du monde (MDM)-Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH) s'est rendue mi-juillet en Roumanie et a, durant une dizaine de jours, sillonné différentes villes du pays pour rencontrer des familles de Roms roumains repartis de France. Expulsés ou rentrés volontairement, avec ou sans « aide au retour », ils sont quelques-uns de ceux qui peuplaient les bidonvilles et squats de la région parisienne. Quelques-uns parmi ceux qu'au fil des mois, des opérations policières sont venues déloger. « Au total, nous estimons que 1 500 personnes ont été déplacées, une trentaine expulsées et que moins d'une dizaine ont accepté l'aide de 153 ¬ par adulte proposée par l'Office des migrations internationales », résume Michèle Mezard, qui dirige la mission Roms de Médecins du monde. « Nous avons souhaité évaluer leurs conditions de vie et confronter leurs dires à ceux des autorités locales, notamment en matière de discriminations. » Un rapport sera diffusé en septembre.
Expulsés de l'Hexagone avec l'accord de Bucarest Il y a près d'un an, Nicolas Sarkozy, ministre de l'Intérieur, a voulu faire des accords franco-roumains signés le 30 août 2002 un modèle de sa politique sur l'immigration, mêlant répression des réseaux mafieux et contrôle des flux migratoires. A l'époque, l'exploitation de Roms handicapés contraints à la mendicité avait ému jusqu'à l'opinion roumaine, qui accuse facilement cette minorité de risquer de retarder, voire de menacer, l'entrée du pays dans l'Union européenne. Bucarest, qui craignait un rétablissement des visas Shengen, supprimés depuis le 1e r janvier 2002, avait donné son feu vert aux expulsions et y coopère depuis. En Roumanie, la question demeure à ce point sensible que même les associations roms, qui luttent contre les discriminations à l'encontre des leurs, se montrent prêtes à collaborer avec Paris. En janvier, l'ONG Romani Criss s'était rendue sur les terrains des banlieues parisienne et lyonnaise, à la demande du ministère de l'Intérieur français, pour tenter de convaincre les familles de rentrer au pays. Opposée à tout rapatriement collectif, l'ONG misait sur l'aide de 153 ¬ et sur les programmes de réinsertion annoncés - et toujours promis - par l'OMI (Office des migrations internationales). Peu se sont laissé tenter par ce maigre viatique. En Roumanie, où le salaire moyen est de 100 Euros par mois et où 40 % des Roumains vivent en dessous du seuil de pauvreté, la situation est encore plus dramatique au sein de la minorité tsigane. Avant tout, ce que Valentin, Cristian ou Mitica ont retrouvé, ce sont ces dures, parfois misérables, conditions de vie. « Quand ils reviennent, certains peuvent acheter une maison, d'autres pas. Mais après, ils se retrouvent tous dans la même difficulté », juge le maire d'une petite ville proche de Craiova où plusieurs familles d'Achères (Yvelines) sont revenues.
« Privés de passeport, nous sommes enfermés dans notre pays » Dans la région de Timisoara, d'où sont originaires nombre d'anciens de Choisy (Val-de-Marne) et de Lieusaint (Seine-et-Marne), aucun de ceux que nous avons rencontrés n'a rapporté de France de quoi ériger l'un de ces « palais » aux toits de zinc argenté que la vox populi roumaine est prompte à leur attribuer. Ancien de Choisy, rentré il y a plus d'un mois après huit ans passés en France, Cristian Muntean loge chez sa belle-mère avec sa femme et leurs deux fils, en attendant de retrouver du travail. Traumatisés par l'expulsion du 3 décembre, ses fils de 8 et 6 ans, nés en France et qui étaient scolarisés, ne cessaient de lui demander de rentrer. Cristian dit avoir laissé à la frontière tout ce qu'il avait économisé de ses boulots au noir dans le bâtiment : 500 ¬ donnés aux douaniers roumains pour éviter la confiscation de son passeport. Depuis son retour, il a travaillé quelques jours à couper du bois, dans la forêt, pour 2 ou 3 euros par jour. A l'entreprise de chaussures qu'il a repérée, il faut s'acquitter d'abord d'un bakchich de 200 ¬ - deux mois de salaire - pour être embauché. « Dès que la Roumanie a la chance d'être en Europe, je retourne en France, affirme-t-il. Je pourrai avoir un travail, ne pas avoir peur de la police... » Expulsés par avion, Valentin, Mitica ou Mihai se retrouvent sans passeport, interdits de sortie du territoire roumain pour un à cinq ans, « enfermés dans notre pays », disent-ils. Le plus souvent, leur parcours de migrant a débuté il y a près de dix ans, ils parlent français et ont encore une épouse et des enfants en France. « Je souhaitais m'intégrer mais le préfet ne m'a pas donné ma chance », regrettent-ils tous.
Pascale Egré