Le Parisien, mardi 15 avril 2003 (deux articles)

Le squat de Montreuil évacué
(ci-dessous : Les Roms de l'Ile-de-France condamnés à l'errance)

    Après L'Ile-Saint-Denis et Saint-Denis, les Roms de Montreuil ont été délogés par la police hier. D'ici à quelques jours, ces squatters risquent de se retrouver dans un autre bidonville, comme la plupart des Tsiganes en Ile-de-France.

    HIER AVANT L'AUBE, la centaine de Tsiganes roumains qui occupaient depuis près de deux ans un bâtiment propriété de l'Etat à Montreuil ont été expulsés par les forces de l'ordre. Vers 4 heures du matin, deux cars de CRS et onze camionnettes prennent position autour du 47, rue Paul-Doumer. Tout le secteur est bloqué à la circulation, et à 6 h 15, les premiers squatters sortent par petits groupes de trois ou quatre. Ils mettent les mains contre le mur avant d'être fouillés par une dizaine de policiers. « Nous sommes désespérés. Personne ne nous avait prévenus avant l'intervention », confie Stéphan Papuka, le représentant des familles. Cette opération fait suite à la décision prononcée en août 2002 par le tribunal de Bobigny. « Nous avions fait appel et je devais plaider le dossier le 22 avril », rapporte indigné Jean-Charles Plançon, l'avocat de Droit au logement (DAL). « Nous avions reçu l'assurance du sous-préfet, Jean-Philippe Setbon, qu'il n'y aurait pas d'évacuation avant cette date. Cette expulsion est une trahison ! » Le sous-préfet de permanence, Jean-Marie Lenzi, assure ne rien savoir de cet appel en justice et précise qu'il n'a fait aucune promesse.

    Menacés de reconduite à la frontière Devant les barrières, défendues par les CRS, le comité de soutien aux familles donne de la voix et proteste. « Je suis choqué », lâche le conseiller municipal Alain Monteagle, des Verts. « Les enfants allaient à l'école et depuis trois semaines les plus grands avaient intégré le collège. Leurs professeurs nous avaient expliqué que ces adolescents étaient très motivés et qu'ils obtenaient de bons résultats. S'ils repartent vers la Roumanie, ils ne seront plus jamais scolarisés. » En fin de matinée, cinquante personnes en situation régulière, ainsi que les femmes accompagnées d'enfants en bas âge, ont été prises en charge par la Croix-Rouge pour un hébergement d'urgence provisoire. 52 adultes en situation irrégulière accompagnés de quarante enfants ont été placés en garde à vue dans différents commissariats, et se sont vu notifier des arrêtés de reconduite à la frontière, qui devraient être appliqués d'ici à quarante-huit heures. « Les Roms vivaient dans des conditions de vie indignes, et dans un quartier en prise à de nombreuses difficultés de vie, leur présence était vécue comme une agression par la population », a commenté la mairie de Montreuil dans un communiqué, avant de réclamer l'organisation d'une conférence européenne sur le problème. Le PCF, pour sa part, a demandé la régularisation des familles. « Il est de la responsabilité de l'ensemble des collectivités franciliennes et de l'Etat de trouver des solutions humaines », ont renchéri d'autres élus de la majorité municipale. Vers 13 heures, au 47, rue Paul-Doumer, des grues et des engins de chantier ont commencé à démolir la bâtisse.
 
 

Julien Constant
Les Roms de l'Ile-de-France condamnés à l'errance

    MONTREUIL, hier matin, Saint-Denis, il y a quinze jours, L'Ile-Saint-Denis et Achères (Yvelines) en mars, Choisy-le-Roi (Val-de-Marne) en décembre... Les uns après les autres, les campements roms de l'Ile-de-France sont évacués par les forces de l'ordre, conformément à la volonté affichée du ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy. Le scénario se reproduit à l'identique : les familles dont les passeports sont en règle sont conduites vers des hôtels ou des foyers d'accueil de la Croix-Rouge, où elles sont hébergées quelques jours. Les autres sont embarquées à Roissy dans un charter pour la Roumanie - le dernier vol en date a décollé le 9 avril. Les villages de planches et de tôles deviennent alors la proie des pelleteuses. Tout ce que les squatters n'ont pas pu emporter avec eux - matelas, réchaud, couverture - est détruit. « On les prive ainsi de leurs maigres et précieux biens de survie », s'indignait Michel Bourgain, le maire (Verts) de L'Ile-Saint-Denis, après le démantèlement du squat de sa commune. Quelques semaines plus tard, on retrouve ces familles condamnées à l'errance dans le campement d'une ville voisine, ou en train de construire un autre bidonville. Au début de mars, trois mois après les évacuations spectaculaires des sites de Choisy et de Rungis, de nouveaux campements roms sont apparus dans le Val-de-Marne, à Créteil et à Vitry.
    « Il faut un plan d'urgence au niveau européen » Souvent les Roms vivent dans des caravanes brinquebalantes ou dans des bâtiments abandonnés, comme à Montreuil. Parfois, ils bâtissent de petites baraques sur des terrains vagues. Dans ces abris de misère, les Roms se disent mieux logés que dans leur pays d'origine, la Roumanie, où ils sont victimes d'exclusions extrêmes. C'est ce que tentent de faire comprendre les associations humanitaires et les comités locaux qui se battent à leurs côtés en Ile-de-France. Médecins du monde organise des consultations médicales dans les camps, fournit des médicaments. Son action et celle d'autres associations et de municipalités a permis la scolarisation d'une partie des enfants. C'était le cas à Montreuil, à Achères, ou à L'Ile-Saint-Denis. « Ils sont en train de casser tout ce qu'on a fait », soupirait, hier, le docteur Michèle Mézard alors qu'elle assistait à la démolition de l'ancienne maison de l'agriculture à Montreuil, où une même communauté vivait depuis deux ans. De leur côté, plusieurs élus locaux ont constitué un collectif pour réclamer à l'Etat des solutions « humaines et dignes » au problème des Roms. Reçus au ministère de l'Intérieur il y a un mois, les quatre maires de Lieusaint, en Seine-et-Marne, d'Achères, de L'Ile-Saint-Denis et de Saint-Michel-sur-Orge, dans l'Essonne, ont rappelé leur volonté de ne « voir aucune évacuation sans solution ». « Il ne sert à rien d'opposer les immigrants aux habitants, ou de déplacer les problèmes d'une ville à l'autre », renchérit le maire de Saint-Denis, Patrick Braouezec, dans une lettre ouverte au préfet. « Il faut un plan d'urgence au niveau européen pour éviter à la fois une catastrophe humanitaire et de nouvelles tensions », ajoute-t-il. Pour le ministère de l'Intérieur, la solution, c'est le retour immédiat en Roumanie. 


Blandine Seigle