L'Humanité, mardi 15 avril 2003

Les Rom condamnés à l'errance

    La police a chassé les familles Rom de Montreuil, une semaine avant un procès en appel qui risquait de leur être favorable.

    Il faisait encore nuit, à 6 h 15, hier matin, quand les CRS ont bouclé le quartier d'un bâtiment du ministère de l'Agriculture, à Montreuil, en Seine-Saint-Denis, où s'étaient réfugiés, depuis septembre 2001, plus d'une centaine de Rom, tous en famille avec des enfants. Seuls, leur délégué et sa famille ont été laissés libres, à la rue. Une cinquantaine ont été conduits dans des centres d'accueil de la Croix-Rouge. Cinquante et un autres et quarante enfants, qui s'étaient vu refuser le droit d'asile, ont été mis en garde à vue dans les divers commissariats du département. Le comité de soutien craignait, hier midi, que les quelques-uns qui faisaient l'objet d'un arrêté d'expulsion ne soient immédiatement embarqués, au cours de l'après-midi, dans un nouveau charter pour la Roumanie. Le bâtiment a été aussitôt détruit.
    Le 21 mars 2002, celui-ci avait déjà fait l'objet d'une tentative de destruction, à l'initiative de la mairie, mais elle avait échoué, les lieux appartenant au ministère et aucune décision de justice pour faire évacuer les locaux n'étant intervenue. Le sous-préfet de Seine-Saint-Denis avait alors organisé une table ronde réunissant les élus, la Direction des affaires sociales, Emmaüs alternative, les délégués des Rom, le comité de soutien et Droit au logement. Emmaüs était chargé de s'occuper de l'ouverture des droits des familles, en particulier à la CMU, une classe était ouverte dans l'école voisine pour les enfants non francophones, la DDASS installait des toilettes mobiles, la mairie assurait un point d'eau extérieur, l'ouverture de la cantine, le ramassage des ordures. Les bilans de santé détectaient des cas d'hémophilie, de mucoviscidose, de diabète... Mais le 14 août 2002, les familles étaient assignées en justice par le ministère de l'Agriculture. Elles demandaient l'aide juridictionnelle, mais devant l'absence d'avocat à l'audience le juge faisait appel, pendant l'audience, à un avocat bénévole, qui n'a pas eu une minute pour étudier les pièces des dossiers. Le magistrat s'était engagé à les fournir sous quarante-huit heures et la décision d'expulsion tombait.
    Elle ne sera notifiée aux familles que le 9 décembre, quelques jours avant le départ du sous-préfet. Aussitôt, un appel est déposé. Celui-ci passera la semaine prochaine, le 22 avril, devant le tribunal correctionnel de Paris. Comme il n'est pas suspensif, Edwige Le Net, militante du DAL, s'était inquiétée auprès de la préfecture. Le nouveau sous-préfet l'avait alors rassurée, précisant que serait attendue la décision de la justice en appel. " Nous y avions quand même cru un peu, avoue-t-elle. Aujourd'hui, la plus petite parcelle de confiance a disparu. Ces familles vont être logées quatre jours dans un centre ou un hôtel et se retrouveront à la rue, dans des conditions encore plus épouvantables que celles où qu'elles vivaient. Nous avions réussi à construire quelque chose, à scolariser des enfants qui ne l'avaient jamais été en Roumanie, compte tenu des pratiques discriminatoires de ce pays. Le seul résultat est de casser davantage des gens déjà traumatisés. Tout notre travail tombe à l'eau. "
    Le maire de Montreuil (apparenté PCF), lui, déclarait hier : " Il est grand temps que les collectivités locales, les populations de banlieue ne se retrouvent plus devant une telle situation, prises en otages entre l'impossible statu quo et l'absence de moyens pour aboutir. " Il propose la tenue d'une " conférence européenne en vue d'une démarche commune, à commencer dans les pays qui sont à l'origine de ces mouvements migratoires et qui sont candidats à l'intégration dans l'Union européenne ". Sans attendre, Nicolas Sarkozy a déjà négocié avec le gouvernement roumain, et compte deux " vols groupés " pour Bucarest à son actif.

Émilie Rive