L'Humanité, mercredi 14 mai 2003
Asile La chasse aux Rom du ministère de l'intérieurLe harcèlement des autorités mine l'intégration d'une population maintenue dans uneerrance permanente. Les associations se mobilisent.
À l'heure où l'attention du grand public se focalise sur la réforme Fillon, la Ligue des droits de l'homme (LDH) et Médecins du monde tirent la sonnette d'alarme. Le 6 mars dernier, 250 Rom ont été expulsés de la commune d'Achères (Yvelines), à 6 heures du matin et dans des conditions de violence physique et psychologique traumatisante : intrusions subites dans les habitations, arrestations collectives, fouilles et destruction d'effets personnels, séparation des familles, interpellation d'un enfant à l'école.
Les familles étaient arrivées à Achères en avril 2001. La municipalité et les comités de soutien se battaient depuis pour porter secours à cette population malmenée, d'expulsion en expulsion.
Occupant des caravanes délabrées, achetées d'occasion en France, les Rom vivent dans des conditions extrêmement pénibles. Des mesures d'urgence ont été prises par la municipalité : installation d'un point d'eau, radiateurs pour l'hiver... L'appel à la solidarité du maire (PCF) Alain Outreman auprès des habitants a lui aussi fonctionné, des fonds ont même été récoltés. Seul l'État fait la sourde oreille. " Nous lui demandons de prendre ses responsabilités, puisque la gestion des flux migratoires lui incombe ", plaide la mairie. Les préfets qui se succèdent font part de leur impuissance. Débloquer une ligne de crédit de la DDASS engendre des délais interminables.
En juillet 2002, un durcissement radical s'opère. À nouveau préfet, nouveau discours : le campement doit disparaître, le maire est sommé de prendre un arrêté d'expulsion. Il s'y refuse. Qu'a cela ne tienne, la préfecture invente un risque d'épidémie, en contradiction avec les améliorations sanitaires effectués grâce aux efforts des collectifs de soutien. Le sous-préfet fait procéder à l'expulsion, n'hésitant pas à parler de " nettoyage ", selon Alain Outreman. Et, bien sûr, rien n'est prévu quant à leur hébergement.
Cet épisode est une nouvelle illustration de la dramatique gestion de cette question par les pouvoirs publics, qui participe d'une politique sécuritaire de " déni des droits humains ", selon Michel Toubiana, président de la LDH. " Procédures expéditives, conditions de légalité des interventions douteuses : la manière dont on traite ces populations constitue un défi à la conscience humaine. " Car la minorité rom est une cible facile. Peu nombreuse (3 000 au plus présents sur le territoire français), elle pâtit d'une mauvaise image et la loi Besson sur les aires que les communes sont censées mettre à sa disposition n'est que rarement appliquée. Christian, membre d'un collectif rom, laisse paraître son désarroi : "
Nous ne sommes pas des Rom voyageurs.
Nous voulons simplement vivre libres. " La " volonté de déstabilisation, de persécution systématique " dénoncée par la LDH rend impossible suivit médical entrepris par Médecins du monde, une association présente dans le département depuis dix ans. De même leur intégration au système de droit commun.
Leurs conditions de vie entraîne de nombreuses pathologies. Claude Moncorget, de médecins du Monde, constate : " Les choses s'aggravent pour ces populations, comme pour toutes les populations marginalisées en France. " Par ailleurs, leurs ressources sont presque inexistantes puisque les Rom qui n'ont pas obtenu le droit d'asile ne peuvent prétendre à un travail, et n'ont droit à aucune allocation. Victimes d'un racisme patent en Roumanie, dont ils sont le plus souvent originaires, objet de discriminations à l'embauche, leur statut nécessite pourtant d'être pris en compte par services de l'immigration.La Ligue des droits de l'homme, Médecins du monde et les comités de soutien réclament par conséquent une politique de régularisation et d'intégration à leur égard. Pour sortir enfin d'une logique régressive, sanctionnée par ce délit de pauvreté (" vous n'avez pas les moyens d'être autre chose que des pauvres, donc vous êtes expulsés ") si contraire aux principes républicains invoqués par la place Beauvau.
Pierre Puchot